« T’as essayé ‘Ingress’ ? C’est le premier jeu vidéo créé par Google, j’en suis complètement accro », m’a lancé Julien en octobre dernier. Interloqué, j’ai regardé l’écran de son téléphone qui affichait des flux verts et bleus sur fond noir. « Ah, mais tu es sur iPhone… Le jeu n’est disponible que sur Android », a-t-il poursuivi narquois.

Près d’un an plus tard, « Ingress » débarque (enfin) sur les smartphones d’Apple. A moi la plongée dans un jeu étonnant qui ressemble à tout, sauf à un jeu vidéo…

L’appli commence par raconter l’histoire d’une énergie extraterrestre apparue sur Terre et capable de contrôler l’esprit des humains. Cette « matière étrangère » se matérialise dans des « portails », localisés dans les lieux historiques, les monuments et les points d’intérêt. Il faut alors choisir de rejoindre l’une des deux factions : les Enlightened (les « éclairés », représentés par la couleur verte) qui pensent que l’énergie permettra d’atteindre un nouveau stade de l’évolution, ou les Resistants (les « résistants », en bleu) qui se méfient de ce phénomène.

« Attention, ce choix est définitif », prévient « Ingress », en anglais. Optimiste et à la recherche des pouvoirs du professeur Xavier, je deviens donc « un agent » vert de niveau 1.
Entre jeu vidéo et guide de tourisme

Le but du jeu consiste principalement à pirater des portails d’énergie afin de récupérer des objets et collecter la matière extraterrestre. Sauf que, à l’inverse de n’importe que « Halo », pour se rendre à proximité d’un portail afin de le hacker, il faut marcher. « Ingress » prend en fait place dans le monde réel : le joueur doit marcher dans les rues pour avancer dans le jeu qui ressemble à s’y méprendre à un Google Maps sur fond noir.

« Normal que ça y ressemble, c’est l’origine du jeu », m’explique John Hanke, responsable du Niantic Labs, à l’origine d' »Ingress », après s’être occupé de Google Earth pendant six ans. « Le smartphone et les appareils connectés comme les montres ou les lunettes permettent d’interagir avec le monde réel (on parle de réalité augmentée, NDLR). Seulement, plus on discute avec des amis à l’autre bout du monde, la tête baissée avec les yeux rivés sur l’écran, plus on oublie les gens à côté de nous. » De ce constat est né le projet « Ingress », à mi-chemin entre jeu vidéo et guide de tourisme.
‘Ingress’ transforme la planète en monde de jeu, mais il se rendre réellement dans les lieux que l’on souhaite visiter dans le jeu. Et tous les joueurs partagent le même monde qu’ils essayent tous d’influencer à leur niveau », explique John Hanke.

De quoi pousser une flotte de joueurs à marcher, encore et toujours, à la recherche de portails, avec la volonté d’augmenter son niveau (jusqu’au maximum de 16) mais surtout d’aider sa faction à dominer une zone.
« Si on reste dans son coin, on n’avance pas »

Des joueurs d’Ingress à Mexico (Google)

En plus d’obliger à cavaler, « Ingress » pousse à la rencontre entre joueurs afin de nouer des alliances par couleur, dans l’optique de construire des portails plus résistants et de mieux attaquer les portails adverses.

« ‘Ingress’ prend le monde comme décor, mais chacun évolue surtout à un niveau local », m’explique Théo Dessolin, un étudiant de 19 ans, rallié à la cause des « éclairés ». Vivant à Marne-la-Vallée, il raconte sa rivalité avec une équipe de « résistants » de la ville voisine de Meaux :
Ils n’arrêtent pas d’essayer de nous englober pour nous bloquer avec leurs portails. Avec les verts du coin, on organise des opérations pour sortir de la zone et à notre tour englober l’équipe de Meaux. »

Effectivement, il devient vite impossible d’espérer gagner sans l’aide d’autres joueurs. « ‘Ingress’ n’est pas un jeu compliqué, mais il est indispensable de discuter avec d’autres joueurs et de se rencontrer », me confirme Moen Arenath, 55 ans, cadre dans la fonction publique à Paris. « Si on reste dans son coin, on n’avance pas », poursuit cette « éclairée », qui a converti deux de ses enfants au jeu.
Plus de deux millions de joueurs

La carte du monde d’Ingress

Dans la veine d’un « World of Warcraft », John Hanke voulait pousser les joueurs à la rencontre, la discussion, l’interaction. « On peut se marier dans ‘World of Warcraft’, mais c’est beaucoup plus fort quand on rencontre quelqu’un en chair et en os, pas juste un avatar. » Il poursuit :
Avec les technologies, on a les yeux rivés sur l’écran. Passer trois ou quatre heures sur un jeu vidéo, c’est comme manger un fast food : on se sent coupable, on a l’impression d’avoir perdu son temps… Ce n’est jamais le cas avec ‘Ingress’. On se sent positif, surtout parce qu’on rencontre des gens. »

Et, en jouant à « Ingress », on rencontre un paquet d' »agents ». Le jeu compte déjà plus de deux millions d’adeptes dans 200 pays. Surtout, « Ingress » a su constituer une impressionnante communauté qui échange sur le réseau social Google+ et sur le site de vidéos YouTube (propriété de Google), où des vidéos en lien avec l’histoire sont mises en ligne toutes les semaines par les équipes de Niantic Labs. Pas mal pour un titre qui a moins d’un an.

« On pourrait croire qu’il ne s’agit que d’une guerre entre verts et bleus, mais ‘Ingress’ est bien plus que cela », vante Moen Arenath. « Ça m’a permis de redécouvrir mon quartier, et de croiser des personnes de tous les âges, de tous les milieux sociaux, de tous les bords politiques, de toutes les religions… Les gens s’entraident, se donnent des coups de pouce en s’échangeant des objets. »

« C’est vrai que j’ai rencontré beaucoup de monde », renchérit Théo Dessolin. « La communauté répond toujours présente pour aider les nouveaux joueurs. Et à force de rencontre, certains joueurs sont devenus de vrais amis avec lesquels je vais boire des verres, sans plus forcément parler d »Ingress’. »
« Encore un truc de francs-maçons »

« En fait, on pourrait résumer ‘Ingress’ à un encouragement à sortir du schéma du quotidien pour ouvrir les yeux sur le monde et les gens qui nous entoure », lance John Hanke. Les joueurs deviennent ainsi des sortes d’agents secrets virtuels qui se lancent des défis, dont certains parfois extrêmes (construire des portails d’énergie au sommet de montagnes, au milieu d’océans, etc.). « Ce n’est qu’un jeu, mais il ne faut pas oublier que tous les déplacements sont réels… »

Si réels que regarder le ballet de joueurs tourner plusieurs fois autour du grand bassin des Tuileries où se situe un portail a quelque chose de farfelu.

Moen Arenath raconte même qu’une équipe d' »éclairés » a été placée en garde à vue alors qu’elle se regroupait sur un parking, après avoir été vue plusieurs fois près de villas à proximité. « Les policiers suspectaient un casse, alors qu’ils passaient pour hacker des portails », raconte-t-elle.

Comme si une fois installé « Ingress », on adhérait à une secte. Moen Arenath confirme :
Une fois, alors que je jouais aux côtés de mon fils, deux jeunes nous ont abordé pour savoir ce que l’on faisait. Après nos explications, ils sont repartis et l’un a dit : ‘Encore un truc de francs-maçons’. »

Tout est dit.
« James Bond » et « Lost »

Une joueuse d’Ingress (Google)

« Ingress » est un jeu unique, qui ne ressemble pas autres jeux vidéo. Son côté massivement multijoueurs en ligne (ou « MMO ») voudrait le rapprocher d’un « World of Warcraft » ou d’un « Second Life », mais il n’en est rien. Se promener dans les rues (parisiennes pour ma part), à la recherche de portails à pirater, relève plus d’un curieux mélange de « James Bond » et de « Lost ». Mais une chose est sûre : voilà une bonne appli pour profiter du beau temps en jouant dehors.

A l’avenir, la cinquantaine de personnes dédiées à « Ingress » continuera de faire évoluer la trame de l’histoire et d’ajouter de nouveaux portails et options. De plus, John Hanke raconte travailler à un concept dit « de missions ». Concrètement, les joueurs d' »Ingress » pourront créer des « missions » que devront remplir les autres membres de la communauté, dans le but de remporter des objets et des badges. « Ce sera une manière simple et fun de donner à voir ses endroits préférés de son quartier », raconte-t-il.

Mais « Ingress » ne sera bientôt plus le seul jeu de la sorte. Le Niantic Labs travaille déjà à un nouveau jeu, baptisé « Endgame », qui s’accompagnera de romans et de vidéos. Le titre doit sortir en octobre prochain… d’abord sur Android.

Enfin, l’an prochain, le système permettant de programmer un jeu comme « Ingress » (l’API) s’ouvrira aux développeurs extérieurs. Le responsable du Niantic Labs s’enthousiasme :

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