Musiques, films, séries et maintenant livres. Allons-nous bientôt multiplier les abonnements pour accéder « en illimité » à tous les contenus culturels ? En tout cas, le modèle s’impose pour les usages devenus multi-supports (ordinateur, tablette, smartphone…).

Dernier exemple en date, le lancement de l’offre Kindle Unlimited par Amazon. Sur le modèle de Deezer, le géant du e-commerce propose pour 9,99 dollars mensuels d’accéder à plus de 600.000 ebooks et 2.000 livres audio en illimité depuis n’importe tablette ou liseuse Kindle, mais aussi depuis les tablettes et smartphones doté l’appli Kindle. L’offre demeure à l’état de « test » et reste réservée aux consommateurs américains.

Seulement, l’abonné ne « possède » pas le livre. A ce prix-là, il n’a que le droit de l’emprunter (jusqu’à 10 « emprunts » simultanés), aussitôt l’abonnement clôturé, les livres ne pourront plus être lus. En somme, il s’agit du même principe qu’un morceau de musique sur Spotify, qu’un film sur Canal Play ou qu’une série sur Netflix.

Ce principe de « streaming » de livres en illimité n’est pas nouveau. Aux Etats-Unis, les plateformes Scribd et Oyster permettent de lire respectivement 400.000 et 500.000 ebooks en illimité pour 8,99 dollars (Scribd) et 9,95 dollars (Oyster) par mois. En France, les start-ups Youboox et Youscribe dominent ce marché balbutiant avec respectivement 70.000 et 50.000 livres pour un abonnement de 9,99 euros (Youboox) et 9,90 euros (Youscribe).

Seulement, tous ces concurrents ne proposent que des appli compatibles avec les smartphones, les tablettes et les ordinateurs. Aucun ne se voit encore embarqué sur les liseuses, plus confortables pour lire, laissant un avantage certain à Amazon (dont le prix du Kindle démarre désormais à 29 euros).

Une rémunération en question

« Nous sommes entrés dans une ère de l’accès instantané et illimité », explique à « l’Obs » Anne-Lise Rivoire, responsable du développement de Youscribe. « Le modèle de l’abonnement pour un accès sans limite devient la norme dans tous les secteurs, livres compris. »

Même constat du côté de Youboox : « Le streaming va devenir l’un des modes de lecture importants », selon la cofondatrice Hélène Mérillon, sur le site IDBoox.

Face au téléchargement illégal, les offres illimitées apparaissent comme un bon compromis. Et la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, l’a bien compris. Dans « le Figaro », elle vante ainsi les offres de vidéo à la demande par abonnement (dites de « SVOD ») qui permettent de « faciliter l’accès des internautes aux offres légales ».
L’offre de streaming est la seule réponse intelligente qui peut enrayer la spirale du piratage », clame Anne-Lise Rivoire. « Le modèle d’abonnement va développer de nouveaux usages plus responsables. »

Seul problème, ces offres de lecture illimitée posent le même problème que pour la musique : la rémunération des auteurs. Après l’annonce d’Amazon, plusieurs maisons d’édition ont expliqué qu’elles seront rémunérées à hauteur d’une rémunération équivalente à l’achat du livre que si le lecteur lit une certaine proportion de leur ouvrage. Et tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Certains doivent atteindre 10% des pages totales, tandis que pour d’autres, comme Scholastic qui publie la saga « Hunger Games », il suffit que le lecteur ouvre une seule page pour se voir rémunéré.

Résultat : les cinq plus gros éditeurs (HarperCollins, Simon & Schuster, Penguin Random House, Macmillan et Hachette) auraient ainsi refusé de rendre leurs publications disponibles sur l’offre d’Amazon, rapporte le site GigaOm.

Chez la concurrence, le modèle de rétribution varie. Par exemple, chez Youscribe, « les éditeurs et auteurs sont rémunérés à chaque lecture selon le nombre de pages lues ». « Il y a encore beaucoup de tensions alors que l’industrie du livre est en mutation », estime Anne-Lise Rivoire. « Pour l’instant, les grosses maisons d’édition refusent ce modèle de l’abonnement, mais comme les maisons de disques, elles y viendront. »

Quid des auteurs indépendants ?

Une femme lisant un livre sur un Kindle dans un parc (RICHARD B. LEVINE/NEWSCOM/SIPA)

Reste à savoir si ce modèle d’illimité ne pourrait pas doper les ventes des indépendants. Selon les statistiques de l’auteur de science-fiction Hugh Howey, les œuvres auto-publiées représentent 31% des ventes d’ebooks sur Amazon. De quoi générer presque autant de revenus que les cinq plus gros éditeurs aux Etats-Unis sur les livres dématérialisés.

Amazon a bien compris ce poids des indé. Depuis 2007, l’Américain propose le service Kindle Direct Publishing (dite KDP) qui permet aux auteurs indépendants de publier gratuitement et immédiatement un ebook et de le vendre.

Et le géant du e-commerce n’a pas l’intention de se priver de cette manne pour son offre de lecture en illimité. « Tous les livres inscrits au programme KDP avec des droits de diffusion aux États-Unis seront automatiquement ajoutés au programme Kindle Unlimited », a-t-il expliqué aux auteurs dans un e-mail, cité par ActuaLitté. De quoi s’assurer un aussi gros catalogue pour le lancement de l’offre.

Pour toucher des revenus, le lecteur abonné devra lire au moins 10% des pages totales, « soit l’équivalent de l’extrait gratuit proposé pour les livres Kindle », précise Amazon. De plus, seule la première lecture sera comptabilisée. Un livre relu ne générera donc pas de droits supplémentaires.

La firme a au passage débloqué une cagnotte de 1,4 million d’euros pour récompenser les indépendants dans le cadre de leur programme « KDP Select ». De leur côté, les plateformes concurrentes Scribd et Youscribe, qui historiquement viennent de l’auto-publication, font savoir qu’elles misent aussi sur les auteurs indépendants, mais sans pouvoir déployer autant de moyens. Mais une chose est sûre : les accès « en illimité » ont encore de beaux jours devant eux.

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